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La Gauche et la Culture
La Gauche et la Culture
La contribution à ce 50ème numéro de la revue "Politique" identifie les principaux défis que devrait relever la gauche en matière de politique culturelle. Ce texte s'inspire largement de l'ouvrage "Refonder les politiques culturelles" paru en 2006. > Lire la suite
Hormis ce qu’on appelle généralement les questions de société qui sont aussi des questions culturelles (conception qu’on se fait de la démocratie, de l’économie, du droit, de l’aménagement du territoire et des questions éthiques qui ont été à l’avant plan des débats politiques de ces dernières années : droit de mourir dans la dignité, mariage et droit d’adoption pour des personnes de même sexe), la gauche démocratique fait montre d’une grande pauvreté en matière culturelle.

Du côté politique, Ecolo dont les bases sociales se retrouvent principalement dans l’enseignement et le mouvement associatif reste un parti méfiant à l’égard du monde artistique qu’il connaît mal et pour lequel il offre peu de perspectives. Quant au Parti socialiste, longtemps gestionnaire de la chose culturelle au niveau de la Communauté française, il se contente de gérer et de contrôler son pouvoir sur les grandes institutions et, avec l’actuel gouvernement, tente d’actualiser les politiques dans les secteurs culturels dont il a la charge. Alors que, pendant des années, il s’est montré incapable de prendre les mesures indispensables dans la gestion de ce secteur qu’il continue de considérer comme marginal par rapport à d’autres. A la suite des Etats généraux de la culture (2004-2005), qui, dans les faits n’ont été que les Etats généraux des opérateurs subventionnés, il amorce, beaucoup trop timidement et sans aucune réelle ambition, des réformes qui auraient déjà dû être faites depuis des années. Résultat ? Il se montre incapable de relever les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés et fait donc l’impasse sur des réformes en profondeur.


Et ces défis, ils sont nombreux. J’en énumère quelques-uns.

Dans le domaine de la gestion des politiques culturelles :
• une conception étriquée de la culture qui prend insuffisamment en compte la façon dont elle se vit et s’invente dans la société actuelle ;
• une hiérarchie des investissements jamais remise en question (hiérarchies entre pratiques culturelles, entre disciplines artistiques, entre cultures savantes et cultures populaires, entre institutions dites « phares » et autres organismes, entre pratiques professionnelles et pratiques en amateur, etc.) ;
• une incapacité et retisser les liens entre les objectifs de démocratisation de la culture et de démocratie culturelles qui ont dynamisé la vie culturelle depuis la seconde guerre mondiale jusqu’aux années ‘90 ;
• une priorité quasi exclusive donnée au secteur non-marchand par rapport aux individus (artistes, chercheurs, auteurs de projet) et par rapport aux initiatives privées (exception faite de l’audio-visuel et très marginalement, du livre). Imagine-t-on un instant que le Ministère des affaires économiques limite son champ d’action à celui de l’économie sociale ?
• une incapacité à mettre en question le principe de subsidiarité (le pouvoir public s’en tient à établir les règles générales et à soutenir les initiatives). Cela entraîne deux conséquences : inégalité d’accès aux équipements culturels sur le territoire et absence de toute forme de planification de leur développement ;
• absence de soutien quelque peu sérieux à la recherche.sur la culture et à la recherche en matière de création (financement en amont de celle-ci, hors formation dans le cadre scolaire) ;
• absence de tout dispositif d’évaluation externe avant et après mise en œuvre des dispositifs et des financements.

Au niveau du cadre institutionnel
• Absence de toute forme d’interrogation sur la nécessité de maintenir la Communauté française. Pire, l’interdit au niveau, des partis de gauche, d’en poser explicitement et publiquement la question alors que le transfert aux Réions de l’essentiel des matières communautaires permettrait : refinancement, articulation culture et développement, articulation culture et économie, culture et tourisme, culture et action sociale et partant, permettrait d’envisager la restructuration du champ socio-culturel qui s’est singulièrement élargi et diversifié avec le processus de régionalisation ;
• une approche national-ethnique de la culture correspondant aux visions d’après deuxième guerre mondiale ;
• une absence de débat en profondeur avec les Provinces, les Villes et les Communes afin de répartir rigoureusement les compétences ;
• une dépolitisation actuellement limitée aux instances d’avis quand il faudrait la porter également au niveau des conseils d’administration des institutions à mission de service public, aux nominations aux postes de direction de ces institutions et de celles de l’administration de l’actuelle Communauté française ;

Au niveau des populations
• un impensé sur la question de la diversification des sociétés. Une action qui se limite à ratifier la convention de l’Unesco sur le sujet et à recommander aux organismes publics et subventionnés à mieux la prendre en compte et à laisser l’initiative au fédéral. Venant d’une ministre d’origine marocaine, on croit rêver !
• une absence de plan d’ensemble en matière de droit à la culture ;
• un non traitement global des difficultés de francophones à s’engager dans les formes esthétiques de la modernité et de la post-modernité ;

Au niveau de la création
• hormis les lettres de langue française, un manque flagrant d’action autour de la chaîne d’un secteur (de la formation à la sauvegarde en passant par la création, la production, la distribution, la diffusion, la constitution et l’accompagnement des carrières, la médiation artistique, la défense et la sauvegarde des œuvres ;
• une incapacité à s’appuyer sur quelques grands fondements de la création dans nos régions : dérisions et détournements, relations aux social, liens littérature et arts plastiques, etc. ;
• une incapacité à concevoir les axes d’une politique culturelle publique dans un contexte d’extension, considérable, de l’offre de création ;
• une incapacité à se fonder sur les dynamismes de certains secteurs et à y consentir les investissements nécessaires (danse contemporaine, musiques pop-rock par exemple) ;
• une incapacité à anticiper sur les conséquences qu’on peut tirer du pôle d’attraction que représente actuellement Bruxelles pour la jeune création ;
• une incapacité à susciter les dispositifs de production et de diffusion dans les secteurs où ils fon défaut ;
• une incapacité à articuler création et recherche scientifique, création et recherche sociale alors que tous les discours en appellent à l’innovation ;
• une adaptation du statut social des artistes et la mise en place, très attendue et toujours différée de leur statut fiscal.

On pourrait encore prolonger la nomenclature des grandes questions en suspens en dressant la liste des carences au niveau de la formation artistique et des rapports culture et société. Les constats y sont analogues : incapacité (pas seulement financière) à faire face aux problématiques soulevées, incapacité à adapter les dispositifs et à innover, incapacité à prendre les mesures indispensables. Il faudra pourtant y arriver, mais pour cela il faudra créer les rapports de force. Or, actuellement, les secteurs culturels sont trop dépendants du politique pour oser aire entendre leur voix et les syndicats limitent leur action à la question de l’emploi et des rémunérations dans un nombre limité de secteurs du non-marchand.

Est-ce qu’une politique de gauche qui pourrait remédier à cette situation ? Je ne le crois pas. Je crois plutôt que ce qui fait défaut c’est une politique tout court, actuelle, s’appuyant sur les transformations que connaît la société et animée par des options de gauche. On en est (trop, vraiment trop) loin.



Alain de Wasseige

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